(Papaver somniferum; Angl: poppy; All: mohn; Ital: papavero; Esp: ababa, adormidera;
Polonais: mak; Arab: kash-gash; Chinois: yingsu; Hindi: khus khus; Malais: kas kas)

Il y plusieurs variétés de cette grande plante annuelle originaire d'Asie, à la racine pivotante, aux feuilles oblongues, glabres de couleur glauque, aux fleurs violettes, rose lilas, rouge orangé ou blanches qui s'épanouissent de mai à juillet. Les fleurs épanouies laissent voir un grand nombre d'étamines noires. Le calice est formé de deux sépales qui tombent à l'épanouissement de la corolle formée de 4 pétales chiffonnés dans le bouton.

En flétrissant les pétales de cette Papavéracée laissent apparaître une capsule côtelée surmontée d'un stigmate qui renferme un grand nombre de minuscules graines, blanches, gris-bleu ou noires, contenues dans des loges. Le suc laiteux suintant des entailles pratiquées dans les capsules vertes non mûres coagule en gouttes sombres, c'est l'opium brut qui contient des composés dont on extrait opium, morphine, codéine, papavérine, narcotine, thébaïne..., substances qui toutes possèdent des propriétés narcotiques, hypnotiques, sédatives et analgésiques qui disparaissent quand les graines sont mûres, prêtes à être récoltées. Toute la plante contient un peu de morphine sauf les graines. Les graines et l'huile qu'on en extrait n'ont aucun effet narcotique et sont tout à fait inoffensives dans la cuisine. Les Gaulois cultivaient le pavot pour son huile et par la suite on la cultiva en Flandre,
en Allemagne et en Europe centrale où elle était très appréciée.

Sous le nom de pavot, nous avons en Europe plusieurs espèces de pavot, mais ni le climat, ni l'espèce ne permettent la fabrication d'opium. Le pavot européen doit subir après la moisson, des traitements physiques et chimiques pour qu'il soit possible d'en extraire des alcaloïdes.

Les feuilles nouvelles vert tendre étaient autrefois consommées comme les feuilles d'épinard en Allemagne et dans le Nord de la France, où on cultivait le pavot à oeillette jusqu'au début du 20e siècle. Les graines, appelées aussi oeillette, sont utilisées comme condiment et pour faire de l'huile.


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Bien qu'il semble qu'ils aient ignoré l'huile d'oeillette, les Romains fortunés se régalaient de graines de pavot blanches enrobées de miel pour s'ouvrir l'appétit et après les avoir torréfiées, les pétrissaient pour en faire des gâteaux, les placenta mellita papavere. Ils offraient aux jeunes mariés pour leur nuit de noces, du cocetum, un breuvage aux graines de pavot. Mais le pavot, et son dérivé l'opium, était connu bien avant cette époque.

Une tablette datant de 3000 avant J.C, découverte dans la cité sumérienne de Nippur mentionnait déjà l'opium et la culture du pavot. Les Mésopotamiens comme les Egyptiens ainsi que les Hindous connaissaient le pavot et d'autres plantes à effet stupéfiant telle la jusquiame, le chanvre indien, la mandragore, qu'ils utilisaient pertinemment à des fins thérapeutiques.

Vers 1600 avant J.C, le papyrus d'Ebers le cite à plusieurs reprises comme composant dans quelque unes des 800 prescriptions pour toutes sortes de maladies utilisées en Egypte. Trois siècles plus tard un texte égyptien raconte qu'on en donnait aux enfants pour les empêcher de crier. Dans la civilisation pharaonique, la consommation de stupéfiants ne semble pourtant pas avoir dépassé l'usage médical à quelques exceptions près, par contre on sait que l'alcool faisait des ravages dans le peuple. Homère décrit l'Egypte " cette terre féconde qui féconde qui produit des drogues, les unes sont des remèdes, le autres des poisons. " comme le " pays des médecins les plus savants du monde ". Dans l'Odyssée, il dit que le pavot " est cultivé dans de vastes jardins et sert à la préparation de liqueur à l'usage des malades ou des hôtes. "

Le pavot était d'usage courant, très réputé en Grèce comme sédatif, et communément prescrit pour soulager les douleurs physiques et psychiques, c'était un des piliers de la pharmacopée grecque. Diagoras et Eréstrate au 6e et au 3e siècle avant J.C. tentèrent d'alerter leurs confrères sur les phénomènes d'accoutumance et mirent en garde leurs confrères comme de nos jours on met en garde les médecins contre les prescriptions de complaisance et à tout venant des tranquillisants. Mais leurs collègues les traitèrent " comme des délateurs et leurs recommandations comme une médisance " _ écrit Antoine Boustang, auteur d'une Histoire des paradis artificiels.

Le premier à parler de l'opium obtenu par incision des capsules est Dioscoride, nommé comme médecin des armées au 1er siècle de notre ère. Cet " opion " deviendra " opium " chez Pline qui en recommande l'emploi contre les toux rebelles. C'est ce même Dioscoride d'Anazarbe, le médecin personnel de Néron qui créa le " diacode " (dia kôdeion soit " tête de pavot ") qui entrait encore il y a peu dans la composition de certains sirops antitussifs pour enfants. Son manuel de Pharmacopée servira de référence pendant tout le Moyen Age. La pharmacopée peu développée chez Hippocrate y est enrichie des innombrables substances curatives, animales, végétales et minérales du vaste empire d'Alexandrie. Galien, né vers l'an 130, un siècle environ après Pline l'Ancien, grec de Pergame devenu médecin de Marc-Aurèle est le père de la pharmacopée galénique, qui distingue l'usage des plantes " en nature ", c'est-à-dire en poudres, et les " préparations galéniques " où des solvants, alcool, eau, vinaigre... servent à concentrer les principes actifs de la drogue qui sera utilisée pour fabriquer des onguents, de emplâtres, et ainsi de suite. C'est lui qui répandit l'usage de l'opium en l'incorporant à la thériaque, un médicament qui défiera les siècles " nourrissant les fantasmes et apaisant les corps et les esprits. " et qui contenait plus de 70 substances différentes appartenant aux trois ordres, végétaux, animaux, minéraux.

Marc-Aurèle prenait matin et soir des " boulettes de la grosseur d'une fève égyptienne fondue dans du vin " et l'on a pu se demander si l'opium était pour quelque chose dans le mépris de la souffrance qu'il affichait, son fameux stoïcisme ou la cause de sa dépendance.

Quelle que soit l'époque, la préparation de la thériaque était confiée aux soins des sommités médicales du moment, et l'opium en était le principal constituant, et elle ne disparut du Codex qu'en 1908. Venise en garda longtemps le monopole de la préparation qui se faisait en grande pompe en présence de toutes les autorités, le doge y compris. A Paris, le collège de pharmacie la préparait avec une grande solennité en public au cours du mois de février durant une semaine, dite " semaine de la Thériaque ", et c'était une obligation pour les apothicaires de l'acheter là, car ils n'avaient pas la permission de la fabriquer eux-mêmes dans leurs officines.

Au 17e siècle, la thériaque fut concurrencée par une préparation plus simple, mise au point par le médecin anglais Thomas Sydenham, le laudanum, une teinture contenant outre l'opium, de la cannelle, du girofle, du safran, le tout macéré dans du vin d'Espagne. Utilisé à la dose de quelques gouttes, il fut prescrit d'abord contre la dysenterie, les vomissements, le choléra, avant de devenir une sorte de calmant universel que l'on ne craignait pas d'administrer aux enfants sans se douter le moins du monde qu'il provoquait une accoutumance. Sydenham allait jusqu'à déclarer que "sans le suc de pavot, la médecine aurait été manchote et bancale."

En 1546, le naturaliste français Belon au terme d'un voyage qui le mena d'Egypte en Asie Mineure, rapporte la passion sans limite des Turcs Ottomans, puissance dominante de l'époque pour l'opium, qui était permis à l'inverse du vin: " Il n'y a pas de Turc qui ne dépense son argent à acheter de l'opium qu'il porte sur lui en temps de paix et en temps de guerre. Ils mangent de l'opium parce qu'ils sont persuadés que cela les rendra plus braves et qu'ils redoutent moins les dangers de la guerre. En temps de guerre, il s'en vend en telles quantités qu'il devient difficile d'en trouver encore dans le pays." Un siècle plus tard, en 1659 Mandelso fait le même type d'observations et écrit dans son Voyage du sieur Mandelso, ambassadeur du Holstein en Moscovie et en Perse écrit: " Ils en prennent tous les jours une pilule de la grosseur d'un pois, pas tant pour le sommeil qu'il procure que pour en tirer l'effet que produit le vin qui donne au coeur de la hardiesse à ceux qui n'en ont pas. "

Les marchands arabes avaient introduit le pavot en Inde vers le 11e siècle, mais ce sont les Anglais qui furent responsables de sa culture à grande échelle au Bengale dès le 18e et qui l'imposèrent aux Chinois pour rééquilibrer leur balance commerciale déficitaire. Quand les Chinois tentèrent de mettre un frein à cette importation massive de drogue aux conséquences dramatiques pour la population de leur pays, les Anglais déclenchèrent et gagnèrent la fameuse " guerre de l'opium " de 1847.

Par le biais des progrès de la chimie et de la recherche médicale en quête de remèdes toujours plus performants, l'Occident en est venu à créer ces drogues redoutables que sont la morphine et l'héroïne. A l'origine la morphine qui fut découverte par le chimiste allemand Sertuner en 1805 et le médecin français des armées napoléoniennes, Seguin, en 1806 fut considérée comme un " don du ciel " pour soulager les blessés de guerre et les combattants, comme un remède utile pour les médecins et chirurgiens de l'armée. Cette " drogue miracle " fut utilisée pendant la guerre de Crimée en 1854, aux Etats-Unis en 1856 dès le début de la guerre de Sécession par des millions de soldats, en 1870 par les soldats allemands. Hélas on eut vite fait de déchanter. Pour libérer de leur servitude à la morphine ceux qui y étaient " accros ", les chimistes élaborèrent une nouvelle substance semi-synthétique de la morphine. A la vieille de la première guerre mondiale, les chimistes allemands mirent au point un nouveau dérivé synthétique, l'héroïne, tandis que les soldats français marchaient au gros rouge. Bien entendu, on en attendait les mêmes effets, mais sans les inconvénients, cela va de soi . Elle suscita le même engouement et, hélas, les mêmes dégâts.


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En Russie, on dit d'une jeune fille qu'elle " est belle comme une fleur de pavot " mais " rester en pavot " signifie rester vieille fille.

Jadis le pavot rouge avait mauvaise réputation dans nos campagnes. La superstition voulait que par son seul contact, il fasse uriner au lit et que de le regarder trop fixement rend aveugle. Les Anglais eux aussi pensaient qu'il rend aveugle quand on le fixe en son centre.

Albert le Grand affirme que pour éloigner les mouches, il faut frotter les murs d'un mélange de jus de pavot et de chaux.


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Graines:
Les graines mûres n'ont aucune propriété narcotique ou stupéfiante. Ce sont les seules parties de la plante à ne pas contenir d'alcaloïdes et à ne présenter aucun danger. Ces graines parfumées, douceâtres et oléagineuses, ont un goût qui rappelle la noisette, mais en plus soutenu. Elles ont des couleurs qui varient selon la provenance: blanc crème pour l'Inde, brun pour la Turquie, bleu gris pour l'Europe notamment la Hollande.

Huile:
L'huile de première pression à froid peut être utilisée en cuisine, c'est " l'huile d'oeillette ", incolore, très agréablement parfumée, avec une fine saveur de noisette. Elle est hypocholestérolémiante, recommandée aux personnes souffrant de troubles cardiaques et circulatoires. Cette huile contient une substance riche en phosphore, la lécithine. Malheureusement, sa production chez nous, localisée dans le nord de la France, n'est qu'artisanale et sans dout appelée à disparaître, les moulins fermant les uns après les autres.

L'huile de seconde pression obtenue par pressage à chaud s'emploie pour parfumer des savons, des onguents, et après blanchiment, sert à la fabrication de peinture.

Alcaloïdes: Ils sont utilisés par l'industrie pharmaceutique.
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Cinq continents:
Elles sont indispensables à la fabrication de l'huile d'oeillette, dont le nom ne vient pas d'oeil mais de " oleum ", l'huile en latin, et de " olietto ", petite huile en italien. Très utilisée depuis l'époque gauloise, elle est toujours appréciée de rares gourmets car elle a une saveur très fine de noisette et ne rancit pas comme l'huile d'olive. Elle assaisonne parfaitement les salades.

En Asie, en Orient, aux Etats-Unis comme en Europe, surtout en Allemagne, en Autriche, en Pologne, en Hongrie et en Russie, on saupoudre les pains, les pâtisseries salées, les biscuits, et gâteaux, les desserts au chocolat de graines de pavot. Ecrasées avec du miel, on en farcit des gâteaux, on en fait des nougats.

Amérique du Nord:
Les kolaches sont des pâtisseries au pavot et aux pruneaux ou aux abricots, tellement communes à l'heure du thé chez les habitants du Midwest qu'ils en ont complètement oublié qu'elles sont originaires de l'Europe centrale. Aux Etats-Unis, les graines de pavot accompagnent la cuisson de légumes étuvés, les carottes, navets, courgettes, chou ou chou-fleur, oignons.

Europe:
En cuisine salée, elles sont très appréciées dans la cuisine d'Europe centrale et la cuisine juive. Vous pouvez les ajouter grillées au four ou dans une poêle, ce qui exalte leur parfum de noisette, à des sauces accompagnant du riz ou des pâtes, à des gratins de macaronis, ou les ajouter ainsi que du paprika à du fromage blanc ou du chèvre frais.

Moyen-Orient:
Pilées ou grossièrement broyées, elles entrent également dans la préparation des tahinés au sésame du Moyen Orient.

Asie:
En Inde les graines blanches dont le parfum s'allie bien à la cannelle, la cardamome, le macis, la muscade et le poivre, servent à épaissir les sauces et à les parfumer.

Dans la partie désertique de l'état indien du Rajasthan, on prépare un chutney très piquant de graines de pavot, le pastâ-ni-chatni avec des graines que l'on a pilé après les avoir fait tremper toute une nuit dans de l'eau, et que l'on additionne de sel et d'une quantité de piment rouge. Ce chutney accompagne les galettes de blé, de mil ou de sorgho. Dans cette région de production, les graines mais aussi les feuilles fraîches ou sèches servent de base à la préparation de condiments, boissons, boullies et légumes.

En Chine, on en saupoudre certains plats de nouilles de riz.
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Au début du 18e sècle quelqu'un prétendit que l'huile d'oeillette était narcotique, mais la faculté rendit un arrêt favorable en 1717 et le docteur Lémery affirmait que "les graines sont anodines, pectorales et adoucissantes et l'huile qu'on en tire est bonne à décrasser et à adoucir la peau." Cela n'empêcha pas d'entraîner une certaine désaffectation des consommateurs. Le parlement en interdit même la vente en 1742, mais cet arrêt fut cassé en 1744 grâce aux travaux de l'abbé Rozier.

Le docteur Cazin au 19e siècle la jugeait comme un bon laxatif "dont quelques onces suffisent à déclencher plusieurs selles." De fait elle était utilisée depuis fort longtemps dans nos campagnes comme remède à la constipation et comme adoucissant dans les inflammations de la vessie. En compresses, elle servait à traiter les ulcères et les inflammations.

L'huile d'oeillette tirée des graines noires du pavot est très adoucissante, et calme les gerçures, les engelures. Elle contient une substance riche en phosphore, la lécithine. Peu utilisée en cuisine, elle serait pourtant aussi agréable qu'utile aux personnes qui ont trop de cholestérol ou ont des problèmes de foie.


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Le dieu de la mort Thanatos, celui du sommeil Hypnos, et celui de la nuit Nyx étaient représentés avec des couronnes de pavot sur la tête. Le pavot est symbole de l'oubli. Quand Déméter parcourut la terre en vain à la recherche de sa fille Perséphone, enlevée par Hadès aux Enfers, elle fut prise d'un accès de désespoir et prit du pavot pour oublier son chagrin. Le pavot est l'attribut de Déméter, une statue représente d'ailleurs Déméter tenant des têtes de pavot. Périclès lui fit construire un temple et les Grecs organisèrent les " mystères d'Elusis " auxquels participaient un petit nombre d'initiés à qui on administrait un breuvage qui leur donnait le don de voyance. Dans le symbolisme éleusien, le pavot que l'on offre à Déméter symbolise la terre et est aussi celui de la force du sommeil et de l'oubli qui s'empare de l'homme après sa mort et avant sa résurrection.

Dans l'Eneïde, Virgile parle du " pavot du sommeil de Lethé " terme qui signifie oubli et était le nom d'une des cinq rivières des Enfers: ceux qui s'y désaltéraient oubliaient le passé. Virgile évoque aussi le dragon du jardin des Hespérides qui tomba sous l'emprise de la prêtresse du Temps qui lui avait administré de l'opium mélangé à du miel.

Les pièces romaines de la basse époque porte des têtes de pavot sur une des faces. A Baalbeck, au Liban, alors le grenier de Rome, on peut admirer les sculptures qui ornent le pourtour du portail du grand temple de Bacchus où l'on voit répéter régulièrement trois plantes: un épi de blé, une grappe de raisin et une tête de pavot.


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